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1000 vaches

Pendant que la justice cautionne l’élevage industriel, les citoyens font le procès de l’agrobusiness

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Le procès des opposants au projet d’élevage industriel des « 1000 vaches » s’est tenu le 28 octobre à Amiens. Poursuivis pour dégradations, vols et recels aggravés, les neuf prévenus ont été condamnés à des amendes et des peines de prison avec sursis. A l’extérieur du palais de justice, un autre procès s’est tenu simultanément, celui de l’industrialisation de l’agriculture, jugé par un tribunal de citoyens. Deux visions du monde agricole et de l’alimentation de demain, résolument incompatibles, se sont affrontées dans et autour de l’enceinte judiciaire. Basta ! était sur place. Reportage.

« Des fermes, pas des usines ! » Plus de 3 000 personnes se sont donné rendez-vous ce 28 octobre devant le tribunal correctionnel d’Amiens. A l’intérieur du palais de justice, neuf militants de la Confédération paysanne comparaissent pour dégradations, lors d’une action menée contre l’élevage industriel des « 1000 vaches », et refus de prélèvement ADN (voir notre précédent article). Une trentaine de bus venus de toute la France ont rejoint dans la matinée les huit « tracteurs vigilants » encerclant le tribunal. Jean-Louis Martin a fait le déplacement de Loire-Atlantique. Les grands projets contestés, il connaît : il est agriculteur à 15 kilomètres de Notre-Dame-des-Landes. « Nous sommes partis de la ferme de Bellevue occupée depuis deux ans par les opposants au projet d’aéroport. Là, nous semons, nous cultivons et nous inventons des systèmes d’agriculture alternatifs au modèle dominant ». Leur trajet a été ponctué d’étapes à Nonant-Le-Pin et à la ferme des Bouillons, autres lieux de résistance. « L’agriculture n’est pas seulement l’affaire des paysans mais de tous », dit-il.

Anne est aussi partie de Notre-Dame-des-Landes le 19 octobre, en compagnie de cinq amis. Pour rallier Amiens, ils ont parcouru 600 km... à vélo ! « Une manière de se déplacer sans polluer et avec le plaisir de pédaler en groupe », confie t-elle. Chaque jour, ils ont distribué des centaines de tracts pour promouvoir une agriculture paysanne « pourvoyeuse de nourriture saine, d’emplois, de tissu social et solidaire ». « Nous voulions aussi marquer le coup sur la répression dont sont victimes les militants de la Confédération paysanne traités comme des criminels, lâche Anne. Ils ont agi de façon non violente, contrairement à ce qui s’est passé à Morlaix où un centre des impôts a été incendié sans qu’il n’y ait de suites judiciaires. »

Contre la répression et le fichage génétique

À Amiens, l’émotion est d’autant plus forte, que la répression dont font l’objet les opposants aux grands projets controversés a pris une tournure dramatique à Sivens, dans le Tarn. Rémi Fraisse, un étudiant de 21 ans, y a été tué lors d’un rassemblement contre un projet de barrage [1]. Le gouvernement a mis 48h à réagir après la mort de l’étudiant. Des traces de TNT, un explosif présent dans les grenades utilisées par les gendarmes, ont été retrouvées sur ses vêtements, a annoncé le parquet. A l’évocation de son nom, les regards se troublent, alors qu’une minute de silence est observée. « Ces derniers jours, la colère et l’indignation ne font que grandir, souffle, émue, Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). Nous devons continuer à avoir des mobilisations politiques et pacifiques fortes pour dénoncer des projets inutiles, coûteux et ruineux pour la société. » « Nous sommes tous en deuil, appuie Susan George de l’association Attac. La provocation et la violence de l’État doivent être affrontées de façon non violente. »

De nombreux représentants du mouvement social sont là. « A quoi sert la Charte de l’environnement si l’on nous traite avec mépris quand on veut juste avoir une copie de l’enquête publique d’un projet ?, interroge Patrick Thierry, de l’association Picardie Nature. Rappelant que Rémi Fraisse était un botaniste bénévole mobilisé pour le respect de la flore et des espaces naturels [2], Patrick Thierry considère que la responsabilité des pouvoir publics et de l’État est engagée dans la Somme comme à Sivens. « Quand il y a une mobilisation militante déterminée, il y a deux couperets, la répression et le fichage génétique, observe Jean-Baptiste Eyraud de l’association Droit au logement. Mais seule une forte détermination permet de gagner des luttes. » Des intermittents du spectacle sont également de la partie : « Nous sommes là contre les politiques libérales et la financiarisation de tous les secteurs de la société », assure une jeune femme de la Coordination des intermittents et précaires de Normandie. La présidente du Syndicat de la magistrature, Françoise Martres, dénonce de son côté la pénalisation du mouvement social. « Hier les faucheurs volontaires étaient sur ces bancs. Les autorités préfèrent les mobilisations policières et les suites judiciaires au débat politique. »

Réquisitoire contre l’industrialisation de l’agriculture

Le tintement d’une cloche de vache capte l’attention de l’audience. « Mesdames et messieurs, la Cour ! » Sur la scène dressée devant le palais de justice s’ouvre un autre procès, celui de l’industrialisation de l’agriculture, écrit par des paysans. Un long acte d’accusation est dressé à l’encontre de Stéphane Le Beulery – mixte des noms de Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, Xavier Beulin, président de la FNSEA, et de Michel Ramery, entrepreneur du BTP à l’initiative du projet des « 1000 vaches ». Ce dernier est cité à comparaître « pour avoir œuvré à la disparition des paysans au nom d’une prétendue compétitivité ». Les politiques agricoles mises en pratique ces cinquante dernières années sont passées au crible. « La Cour reproche enfin à M. Le Beulery ses actes, comme l’autorisation d’élevages porcins sans autorisation spécifique jusqu’à 5000 bêtes », tacle la présidente du tribunal.

Parmi les témoins, il y a Maxime, appelé en qualité de « consommateur ». Il relate avoir été nourri à l’agriculture industrielle avec Sodexo depuis sa plus tendre enfance, avant d’être alerté par le MRJC (Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne). « Je ne me doutais pas que mes lasagnes n’étaient pas pur bœuf, énonce le premier témoin. Que mon entrecôte entrainait la déforestation en Amazonie. Que même l’eau minérale contient des traces de pesticides parfois interdits depuis dix ans. Une partie de mes impôts vient soutenir la politique agricole commune, le reste vient cacher les ravages de l’agriculture industrielle. Je veux avoir le choix. » A la barre succède une ancienne salariée de l’agro-alimentaire. « Avec nos bas salaires, on a permis à nos patrons de faire du profit, confie t-elle. Les patrons de l’agroalimentaire détruisent plus d’emplois qu’ils n’en créent ».

Visage grave, « Pierrot Le Fauché » est le troisième et dernier témoin appelé à la barre. Il explique s’être installé comme paysan en 2001 dans la Somme. Les investissements dans un bâtiment plus grand afin d’augmenter son cheptel laitier l’ont peu à peu conduit dans le mur. « Un matin, la banque nous a proposé avec la coopérative de rencontrer Stéphane Le Beulery. Il allait amener de l’argent et nous permettre de reprendre pied. On a d’abord créé une société dans laquelle il était minoritaire ». Mais les prix du lait restent bas. « Pour vous sauver, cédez le reste de votre ferme, nous a alors lancé Stéphane Le Beulery. Nous avons arrêté le métier de paysan mais nous avons aussi refusé de travailler chez lui. Ce mec-là est un fossoyeur de l’agriculture paysanne, les banques et les coopératives sont à ses pieds. » Un éclairage à charge sur la manière dont le porteur de projet des 1000 vaches aurait acquis ses 3000 hectares de terres et quotas de production pour réaliser son usine à lait (voir notre enquête).

« Faire n’importe quoi de la loi »

« La farce se joue non pas sur cette scène mais à l’intérieur du palais de justice », lance Stéphanie Moulin de la Confédération paysanne de la Loire. Derrière les grilles du tribunal, face aux neuf prévenus qui revendiquent une action collective face à un modèle agricole qu’ils estiment destructeurs, la présidente du tribunal se contente de rechercher des responsabilités individuelles. « Le fait que des gens aient une vision différente de l’agriculture ne justifie pas que l’on puisse faire n’importe quoi de la loi », renchérit Franck Berton, avocat des parties civiles. La ferme-usine serait victime « d’une mise en accusation injuste ».

La procureure Françoise Dale regrette pour sa part que la Confédération paysanne ne soit pas sur le banc des prévenus comme personne morale. « C’est un groupe qui délibère et qui agit, c’est pour cela qu’ils ont du mal à vous répondre individuellement. La question est de savoir si la cause légitime qu’ils défendent leur permet d’agir par des moyens contraires à la légalité. De mon point de vue, la fin ne justifie pas l’emploi de tous les moyens. » A 20h, le jugement tombe. L’état de nécessité plaidé par la défense n’est pas reconnu par la Cour. La justice condamne les militants de la Confédération paysanne à des peines d’emprisonnement intégralement assorties de sursis, allant de deux à cinq mois. Les trois personnes ayant refusé le prélèvement ADN sont également condamnées à 300 euros d’amende.

Convergence des luttes ?

« Un tribunal autiste a acté que l’action syndicale n’était pas légitime, lance Laurent Pinatel, un des neuf prévenus, à la sortie du tribunal. La justice est à la botte de Ramery, mais on ne regrette rien. On va continuer à interpeller au plus haut niveau de l’État. » C’est l’heure de la dispersion et du retour en cars pour celles et ceux qui viennent de loin. Une bataille judiciaire de perdue, mais un combat qui ne fait que commencer, souligne Michel Kfoury de l’association Novissen, l’un des premiers lanceurs d’alerte sur le projet des 1000 vaches. « Il faut un réveil citoyen, c’est à nous de décider l’agriculture que l’on veut. La convergence des luttes ne peut que réussir. »

Texte et photos : @Sophie_Chapelle

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